Héberger dans l'urgence

au village vacances de la Bayette

Image : Agathe Roger / Journaliste : Apolline Tarbé

Publié le 
20 avril 2022 à 16h13
-
Durée :
6mn

Mars 2022. Au village vacances de la Bayette (le Pradet), les équipes de la structure et de la fédération 83 de la Ligue de l’enseignement (Var) combinent leurs expertises pour proposer un dispositif d’hébergement d’urgence aux exilés Ukrainiens du département.

Entrée d’un appartement occupé par une famille ukrainienne dans le village vacances

Dans le village vacances de la Bayette, cette année, il n’y a pas de basse saison. Depuis l’été 2021, la structure est ouverte quasiment en continu pour accueillir différents publics, dans le cadre des séjours de vacances ou de dispositifs d’urgence encadrés par la fédération 83 de la Ligue de l’enseignement.

Une histoire ancienne

“On a répondu il y a maintenant cinq ans à un appel à projet sur l’ouverture d’un hébergement d’urgence trêve hivernale”, atteste Marie-Françoise Gonnet, salariée de la fédération 83. Depuis, les équipes de la Ligue mettent en place le dispositif de logement tous les hivers avec différents centres partenaires sur le département. “Comme nous sommes identifiés, l’État revient vers nous tous les ans pour nous demander si on est en capacité de renouveler le dispositif”, poursuit Marie-Françoise.

Les conventions établies entre l’État, la Ligue de l’enseignement et les structures accueillantes sont cadrées par deux textes juridiques relatifs à l’hébergement pendant la période d’hiver, à savoir la loi 2005-32 du 18 janvier 2005 et la loi 2007-290 du 5 mars 2007.

En 2021, pour la première fois, le village vacances de la Bayette entame une collaboration avec la Ligue de l’enseignement, sur ce principe. “On nous a effectivement contactés pour nous demander d’héberger des personnes sans-abri à compter du mois de décembre 2021” raconte Marc, directeur du centre. “C’était la première fois”.

Marc, directeur du village vacances

Tout au long de la trêve, les appartements accueilleront jusqu’à 70 personnes. La répartition des tâches est simple : le 115 (SIAO) oriente les personnes sans domicile fixe vers la Bayette qui assure leur logement, tandis que la Ligue encadre le reste. Un équilibre qui exploite les expertises de chacun, comme le démontre Marc : “nous, nous sommes dans le tourisme social, et non pas dans la gestion d’un foyer d’hébergement d’urgence. Ça n’est pas du tout notre métier. Dans le cadre de la trêve, on ne fournit que l’hébergement : on met à disposition les appartements”. La Ligue de l’enseignement, en revanche, est fine connaisseuse du cadre juridique de la trêve hivernale, et des publics accueillis. “En termes d’accueil, d’attribution des appartements, de premières nécessités, de logistique, ce sont la FOL et ses équipes qui encadrent tout ce joli monde”, complète Marc.

Un dispositif prolongé

Le 25 mars 2022, la trêve hivernale touche à sa fin. À cette date, tous les individus pris en charge doivent théoriquement être réorientés vers un nouveau logement ou un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS). L’objectif n’est pas tout à fait atteint, mais la plupart des appartements se vident. Pour autant, l’aventure de l’hébergement d’urgence à la Bayette ne s’arrête pas là.

Quelques semaines après l’invasion de l’Ukraine par les forces russes, et l’arrivée de milliers d’exilés Ukrainiens en France qui s’ensuit, la préfecture appelle plusieurs partenaires, dont la Ligue de l’enseignement, à organiser des dispositifs massifs d’hébergement d’urgence. C’est tout naturellement que la FOL et le village vacances décident de poursuivre leur collaboration sur ce terrain. “La seule difficulté, pour eux comme pour nous, ça a été la fusion des deux contrats”, témoigne Marc. Les accords établis ne dépendent en effet pas des mêmes cadres juridiques. Dans le cas de l’accueil des Ukrainiens, la convention se réfère au dispositif de protection temporaire voté par le Conseil Européen, et au statut particulier qu’il accorde aux exilés Ukrainiens.

Cet obstacle administratif franchi, les deux structures organisent, dans l’urgence, l’arrivée de centaines de personnes dans le village vacances. Marc raconte : “on a pris ça de manière très simple, avec l’esprit de partenariat avec la Ligue. Les valeurs que l’on défend sont humanistes et universelles, donc pour nous, ça a été assez naturel”. Même chose à titre personnel pour le directeur du centre : “Il n’y a pas de sujet. On voit ce qui se passe en Ukraine dans les médias donc évidemment, si on peut aider à notre manière, on aide”.

“si on peut aider à notre manière, on aide”

Les principes sont exactement les mêmes que lors de la trêve hivernale : le village confie  un bien, sur une période donnée, qui doit être retourné en l’état. La Ligue assure l’accueil des publics et représente l’intermédiaire entre la préfecture, qui assure l’accompagnement des personnes, et le centre d’hébergement. Claire, chargée d’accueil en hébergement d’urgence à la fédération, souligne le rôle de clé de voûte du dispositif que tient la Ligue : “on est garants de tout : la sécurité, l’entretien du centre, les soucis avec le voisinage...”.

Claire, chargée d’hébergement d’urgence à la fédération 83 de la Ligue

Marc étaye le propos de Claire : “Encore une fois, dans ce type d’accueil, ce qui est important, c’est l’équipe d’encadrement. Si l’encadrement n’est pas sérieux et stable compte tenu des personnes qu’on accueille, le partenariat peut rapidement devenir problématique pour le public comme pour l’exploitant. Là, on ne peut que se féliciter collectivement parce qu’on a une équipe sérieuse d’encadrement”.

Dans les faits, au moins deux salariés de la fédération sont sur place toute la journée. Tandis que l’une s’occupe de la partie administrative (réception du courrier, accompagnement dans les démarches auprès de la préfecture, etc); l’autre gère l’aspect logistique. Les besoins sont multiples, relate Claire : “un souci dans le logement, une fuite, une dispute, une urgence, quelqu’un à accompagner à la préfecture ou à l’hôpital...” La nuit, un numéro d’astreinte est mis en place pour qu’un salarié se déplace sur le centre si un problème se présente.

Un hébergement salvateur

Du côté des personnes accueillies, le dispositif est évidemment salvateur. Si la barrière de la langue ne permet pas d’entrer dans les détails avec les concernés, les messages de gratitude sont transmis.

Une femme croisée au local de distribution alimentaire brandit son téléphone pour partager une phrase traduite par un logiciel : “dommage que je ne parle pas français, j’aurais beaucoup à vous dire”. Après avoir raconté quelques bribes de son cauchemar à Donetsk sous les bombes, elle exprime son soulagement d’être arrivée ici : “en France, j’ai été très bien reçue. Tout le monde est très serviable et les gens très sympas. Je suis détendue ici”.

“dommage que je ne parle pas français, j’aurais beaucoup à vous dire”

Olga, psychologue trentenaire rencontrée sur la terrasse de son appartement, partage également sa détresse. Arrivée en France trois semaines plus tôt suite à l’assassinat de sa mère, elle travaille sans relâche à lever des fonds pour les enfants qui perdent leurs parents dans le conflit qui sévit en Ukraine. “C’est important d’avoir un endroit où dormir et de la nourriture, parce que je n’ai pas le temps de m’occuper de chercher ça”, témoigne-t-elle gravement. Elle raconte comment sa famille s’est retrouvée ici : “à la préfecture, on nous a demandé où on logeait. J’ai dit que nous dormions dans une petite voiture, avec ma soeur, son mari et leur fille. Alors ils nous ont envoyé ici deux heures plus tard”. Pour eux, bénéficier des infrastructures du village vacances n’a pas de prix. “Si je n’avais pas cette routine quotidienne de douche, de repas... je crois que je mourrais”, conclut la jeune femme.

De gauche à droite : Olga et la femme rencontrée devant le local de distribution alimentaire

Pour Katerina, c’est également le semblant de routine retrouvé au village vacances qui est essentiel. Arrivée en France une semaine auparavant une partie de sa famille, elle est dévastée par le stress et la tristesse. Mais ici, elle “sent que les enfants sont en sécurité, et c’est le principal”. Sa fille de 13 ans est désormais scolarisée dans un collège à proximité. Toutes deux participent à des cours de français donnés par une association toulonnaise deux fois par semaine.

Katerina sur la terrasse de son appartement

Deux semaines après son arrivée, Katerina fête ses 36 ans dans cet appartement, “pour la première fois sans ses parents ou son mari”. Et même si rien ne ramènera la tranquillité de la vie dans le magasin d’huiles essentielles qu’elle a abandonné à Kharkov, cet hébergement temporaire est un pansement sur la plaie. “On ne veut plus bouger d’ici”, explique-t-elle, “on est trop fatigués”.

Le 30 avril, le dispositif d’hébergement d’urgence des Ukrainiens prendra fin au village vacances de la Bayette, et le centre reprendra ses fonctions classiques. D’ici là, la préfecture aura relogé l’ensemble des exilés qui souhaitent rester dans le département. L’année aura été longue pour la structure et pour Marc, qui aura passé les deux saisons consécutives sur place. Mais “c’est comme ça”, relativise-t-il très justement. “Il y a plus grave”.

Les enquêtes de la Ligue

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Pour aller plus loin :

Merci pour votre temps :

  • Fédération 83 de la Ligue de l’enseignement : Marie-Françoise Gonnot, Claire Girod
  • Village vacances de la Bayette : Marc Hanifi
  • Familles accueillies : Olga, Katerina

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