À Saint-Étienne, un jardin éducatif

pour enfants sourds

Image : Julien Borel / Journaliste : Apolline Tarbé

Publié le 
23 janvier 2023 à 08h45
-
Durée :
7mn

Au Service d’Accompagnement Familial et d’Éducation Précoce (SAFEP) de Saint-Étienne, une équipe de professionnels s’est spécialisée dans l’accompagnement d’enfants sourds ou malentendants. Comme de nombreux autres services médico-sociaux du département, le SAFEP est un service géré par la fédération 42 de la Ligue de l’enseignement, pour répondre aux enjeux d’inclusion et de vie sociale de tous et toutes. Son jardin éducatif est un lieu unique où 30 à 40 jeunes de 0 à 6 ans s’éveillent, sociabilisent, et appréhendent ensemble leur surdité. Reportage.

Béatrice, éducatrice spécialisée, au jardin éducatif du SAFEP

Jeudi 24 novembre. Nous arrivons en début de matinée au SAFEP. Ce matin, comme deux fois par semaine, ce sont les plus jeunes qui passent la matinée au jardin éducatif, en compagnie des éducatrices. Au programme : atelier de découpage et collage, goûter puis jeux. Nous sommes présentés aux enfants, qui acceptent de nous accueillir pour quelques heures.

Un lieu joyeux pensé pour les enfants

Irys, Zeina, Valentin et Typhaine sont sagement installés autour d’une table avec leurs éducatrices, Béatrice et Pauline. Sous les pieds des chaises, des balles de tennis sont disposées pour éviter les bruits parasites. Sur la table, un chronomètre décompte les dernières minutes avant de sonner la fin de l’atelier. Appliqués, les quatre enfants suivent les consignes : découper des bandes de papier colorées et les coller sur leur feuille. Tout en les assistant, Béatrice et Pauline parsèment la conversation de signes : “as-tu besoin d’aide ?”, “s’il te plaît”, “merci”, “regarde”…

Irys et Typhaine autour de Béatrice

À chaque changement d’activité, les éducatrices prennent le temps de tout expliquer aux premiers intéressés, avec des moyens de communication visuels. Une manière pour les enfants d’y voir clair sur leur emploi du temps. Le docteur Rodolphe Charles, directeur médical du SAFEP, donne un exemple : “si on met le picto goûter et le chronomètre sur dix minutes, ils comprennent ce qui va suivre. Ça nous aide à changer d’activité”. Il pointe du doigt les émoticônes tristes, joyeux, énervés, fatigués… accrochés au mur : “les pictos émotionnels permettent aussi de s’exprimer et de se comprendre”. À la parole s’ajoutent donc les signes, les photos, les pictogrammes imprimés… C’est ce qu’on appelle la communication multimodale : la salle est truffée d’outils qui permettent aux professionnelles de partager avec les enfants, et inversement.

La matinée se poursuit autour d’un goûter. Toutes les professionnelles de la structure y sont conviées. Ce temps convivial crée un lien primordial entre les enfants et les orthophonistes et les psychométriciennes de la structure. “Ça leur permet de nous connaître”, sourit l’une d’entre elles en aidant son voisin de table. Autre avantage : “quand ils voient un camarade partir seul avec une professionnelle, ils comprennent ce qui se passe”. D’une manière générale, le fonctionnement du jardin éducatif normalise le quotidien d’un enfant sourd. Et c’est sûrement ce qui importe le plus, aux yeux de Béatrice.  Elle décrypte : “le plaisir qu’ils ont ici, c’est de voir d’autres enfants qui ont des appareils. Ça, c’est super important”.

Irys pendant le goûter partagé

Car entre les rendez-vous avec des professionnels de la communication et la prise en charge de leurs éventuels troubles associés (problèmes d’équilibre, troubles de l’attention, déficience intellectuelle…), le quotidien des enfants sourds peut vite être saturé par leur parcours de soins. “Les enfants sourds vont évoluer dans deux filières”, précise Rodolphe : “une filière médicale qui les appareille et une filière rééducative qui va leur apprendre à communiquer”. Le SAFEP fait partie de cette dernière : c’est un établissement adossé au système médical pour prendre en charge la question de la communication des enfants sourds.

Le jardin éducatif de la structure est pensé comme un lieu pivot qui permette aux enfants de respirer avec des camarades qui traversent les mêmes expériences qu’eux. “C’est un temps de rassemblement où les enfants ont une vie sociale entre sourds”, décrit Rodolphe. Pour lui, cette bulle de partage est essentielle à la construction de leur identité : “c’est important, car les sourds ont une culture commune. Et c’est une maladie suffisamment rare pour qu’il y ait peu de chance qu’un enfant sourd en connaisse d’autres dans son quartier ou son école”.

Aron et Nils jouent ensemble sous l’œil de leurs éducatrices et de la mère d’Aron

Béatrice complète : “ici, on leur transmet des habilités sociales, pour leur apprendre comment vivre ensemble. Mais on les aide aussi à s’épanouir dans ce qu’ils sont”. Pendant le temps libre qui suit le goûter, les enfants choisissent leur activité et la font connaître grâce aux illustrations qu’ils connaissent bien. Ce matin, Nils décide de jouer au ballon avec Béatrice tandis qu’Aron s’amuse dans la petite cuisine, sous l’œil attendri de sa mère. Béatrice démontre : “ils sont tous différents, ils ont leurs centres d’intérêt. Et tout ce petit monde s’apporte mutuellement”.

Ce lieu hybride, focalisé sur la socialisation des enfants sourds, est quasiment unique en France. “C’est très peu répandu”, appuie Rodolphe, “alors que c’est courant pour l’autisme”. Les effets de ces deux matinées hebdomadaires sont pourtant palpables. Pour les mères de Valentin, Irys, Nils, Typhaine et Aron, rencontrées dans la salle d’attente, c’est indéniable : “ils grandissent bien, ils évoluent. Et le fait d’être dans un cadre avec d’autres sourds, de voir qu’ils ne sont pas seuls, ça les aide aussi”.

Harmoniser l’accueil et l’éducation de l’enfant

Au fil de la conversation, les femmes se remémorent leur rencontre au SAFEP, alors qu’elles digéraient à peine le diagnostic de la surdité de leur enfant. Pour les parents également, il est important de connaître des personnes avec qui partager sur ces sujets. “On s’est rencontrées ici, il y avait un groupe d’accueil”, raconte la mère de Typhaine. “On avait les annonces qui tombaient, et on était tous plus ou moins dépités au fur et à mesure. Mais ça nous permettait de nous rencontrer, de voir d’autres enfants sourds…”

Très vite, les parents apprennent alors aux côtés des professionnels. “On voyait des modèles de jeux qu’ils leur faisaient faire pour les éveiller”, évoque la mère d’Irys, tandis que la première rebondit : “on voyait ce qu’ils aimaient bien, puis on pouvait les refaire à la maison”. C’est aussi au SAFEP qu’elles ont appris la langue des signes.

Les groupes d’accueil, montés par le SAFEP lorsqu’il arrive cinq ou six nouveaux enfants dans la structure, s’avèrent toujours utiles. “La question d’un parent est souvent valable pour tous les autres”, constate Rodolphe. “Les parents vont sympathiser, nouer des liens, créer des chats ou des groupes Facebook, s’échanger des tuyaux, vivre l’expérience de l’implantation au même moment…”

La mère d’Aron passe la matinée au jardin éducatif du SAFEP

Mais les relations ne se tissent pas uniquement entre parents. Ce que le jardin éducatif met en place, c’est un lien entre l’ensemble des personnes qui entourent l’enfant. “C’est un travail de partenariat avec l’école, les crèches, et les familles”, décrit Béatrice, qui remet l’action du SAFEP dans son contexte : “nous, on ne représente qu’un tout petit temps dans la semaine de l’enfant. Notre travail, c’est de faire le lien, d’harmoniser entre tous les lieux d’accueil”.

D’après elle, le lien entre les parents et le SAFEP est donc très important. “Pour nous, c’est essentiel que les parents viennent, qu’on travaille avec eux”, insiste-t-elle. “Ça leur permet d’expérimenter le travail qu’on fait ici”. Ce matin-là, Pauline profite justement de la venue de la mère d’Aron pour lui présenter un porte-vue qu’elle nourrit toutes les semaines de photos des activités, “pour faire le lien entre ici et la maison”.

“Pour nous, c’est essentiel que les parents viennent”

Ce travail main dans la main est également effectué avec les crèches et les écoles de tous enfants dans lesquelles les professionnelles se rendent régulièrement. La rencontre est toujours fructueuse, comme l’explique Béatrice : “en passant une demi-journée ensemble, on s’aide mutuellement. Je ne suis pas là pour dire : c’est pas bien ce que vous faites. Je valorise le travail qui se fait, et je mets du sens sur pourquoi ça se passe comme ça. Je peux aussi découvrir des choses dans la classe que je n’avais pas vues ici. Ça me permet d’affiner comment je travaille au jardin éducatif”.

Béatrice, éducatrice spécialisée au jardin éducatif du SAFEP

Lors de sa dernière visite, Béatrice a suggéré à l’équipe d’afficher les photos des enfants sur le mur afin qu’Aron puisse y ajouter la sienne, comme il en a l’habitude au jardin éducatif. Dans la classe d’Irys, elle a récupéré les photos de son groupe pour pouvoir évoquer ses camarades et revenir sur le travail effectué à l’école. Ce sont ces repères qui peuvent faire la différence dans le quotidien d’un enfant sourd qui côtoie tant de lieux et de personnes différentes. “Grâce à ce lien partenarial, on devient une équipe, et on avance ensemble”, résume Béatrice.

Dans tout le département de la Loire, le SAFEP est le seul établissement spécialisé sur la surdité des enfants. Les familles viennent même de certaines zones de l’Ardèche, de la Haute-Loire, du Rhône ou de l’Isère pour bénéficier de l’expertise de cette équipe professionnelle. Au sein de la structure, le jardin éducatif est une bulle expérimentale dans laquelle l’ensemble des acteurs médicaux et éducatifs travaillent ensemble pour que les enfants s’épanouissent. Espérons que le modèle se multiplie !

Les enquêtes de la Ligue

Une création d'In:Expeditions
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Publié le 
23 janvier 2023 à 08h45
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Pour aller plus loin :

Merci pour votre temps :

  • Béatrice Thollot, éducatrice spécialisée au SAFEP
  • Rodolphe Charles, directeur médical du SAFEP
  • Aude Cheynet, directrice administrative du SAFEP

Entrer en contact :

  • Rodolphe Charles : rcharles@safep-ssefis.org

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